mercredi 21 juin 2017

Autoportrait au stylo


1. Les fiches et les cahiers

J’ai conservé pendant plus de quarante ans un tout petit classeur rigide pour fiches bristol de petit format. Je le rouvre aujourd’hui, pour écrire ce texte, et j’y retrouve, sur des fiches quadrillées de couleur, des définitions de philosophie datant de la classe de terminale, mais aussi des listes de livres à lire (et que j’ai barrés après les avoir lus), les titres des fascicules de The Silver Surfer, Daredevil et Captain Marvel (celui de Marvel, pas celui de DC) que je possédais dans les années 70, ainsi que la chronologie des nouvelles publiées par Theodore Sturgeon (un de mes écrivains préférés) entre 1939 et 1971 et, surtout, les titres des histoires que j’ai écrites entre 1968 (j’avais 13 ans) et 1972-1973 (année que j’ai passée en Amérique). Trois fiches bleu pâle énumèrent mes « écrits » (achevés ou non) : trente nouvelles et six cahiers/journaux. Une fiche blanche reprend la liste des nouvelles achevées (une vingtaine), dans une calligraphie plus soignée. Les quatre dernières nouvelles de cette liste, écrites en Amérique, ont été rédigées en anglais.

De l’étagère sur laquelle j’ai entassé mes cahiers, j’ai sorti les deux plus anciens : mon premier journal et un cahier de nouvelles – ou plus exactement un cahier de brouillon dans lequel je travaillais mes récits. Le cahier dans lequel j’ai recopié au propre les histoires terminées doit se trouver dans l’un des nombreux cartons qui attendent que j’emménage dans un appartement provisoirement définitif (ou définitivement provisoire), d’ici quelques semaines.

Les deux cahiers remontent à 1970. Le cahier de nouvelles est daté du 1er février (j’allais avoir 15 ans) ; le journal commence le 10 octobre. Ce sont deux cahiers format standard de marque Studio, 196 pages, à petits carreaux ; la couverture est ornée de motifs en forme de trèfle à quatre feuilles (enfin, je crois). Le cahier de nouvelles est rouge ; le journal est vert. Le cahier de nouvelles est rempli à moitié – enfin, je devrais dire au quart : je n’ai écrit que sur le recto des pages de droite (les « belles pages », comme on dit dans l’édition) ; le journal est plein à craquer : j’ai même écrit sur les pages de garde.

2. Le cahier rouge

Le cahier de nouvelles porte un nom (« Arsène ») et un titre (« Histoires de temps »). J’y a trouvé, inséré entre les pages de garde cartonnées, une feuille détachée d’un autre cahier, numérotée (« 49 ») à la main au bille rouge. Sur cette feuille figure un texte écrit au stylo-plume à l’encre bleue, en anglais. Le titre a été rayé. Même en présentant la page à la lumière de ma lampe de bureau, je ne distingue pas ce que c’était.

La feuille est couverte de mon écriture de primadolescent, une écriture ronde mais entièrement inscrite dans les petits carreaux de la page, comme si j’avais voulu m’imposer une de ces contraintes oulipiennes (ici, la contrainte du prisonnier) qui proscrivent les lettres à jambages. 

C’est (à première vue) le début d’une nouvelle dans laquelle un astronaute parle (à un interlocuteur invisible) du monstre (le « sklma ») qui l’attend de l’autre côté du sas. Je me soupçonne fort d’avoir eu à l’esprit une histoire dans laquelle on ne sait pas si le narrateur hallucine, ou s’il raconte une expérience réelle.

« It’s outside. Waiting for me to come out. Waiting patiently until I pull my nose through the doorstep. When I do it, it will kill me. Or worse. Gluck me. Now I know you must be wondering about this whole thing. « What is he talking about ? », you ask.
I’m talking about the Skmla. »

Mon anglais est maladroit mais je l’écris avec conviction et j’invente même des mots (« Gluck »), comme le fait Lewis Padgett dans « Tout smouales étaient les borogoves » (traduction de Boris Vian, tout de même…) .Lorsque j’ai écrit cette page, je passais tous mes étés depuis l’âge de onze ans à Londres avec mon frère. Notre père voulait que nous parlions l’anglais couramment. Dès le troisième été, nous avions lâché le groupe (les visites étaient toujours les mêmes) et nous prenions seuls bus à impériale et métro pour aller et venir en ville. J’allais au cinéma, j’achetais des comic-books et des livres de poche. Apprendre l’anglais ainsi, c’était le bonheur.

Il est très singulier que je tombe sur cette page aujourd’hui, pour raconter « l’enfance » de ma relation à l’écriture. Singulier, mais signifiant : depuis longtemps j’ambitionne d’écrire de la fiction en anglais. Ce début de nouvelle est la preuve que l’idée m’en est venue longtemps avant de partir en Amérique, et encore plus longtemps avant d’être publié.

La première page du cahier rouge porte un avertissement. Je le cite in extenso.

« Ce cahier, ainsi que ceux que j’ai remplis auparavant, contient des histoires de mon invention. Je n’avais, lorsque je les ai rédigées aucunement l’intention de les publier un jour.
Je ne changerai sans doute pas d’avis.
J’espère que ceux entre les mains de qui ces histoires tomberont respecteront ma décision et ne feront que les lire pour leur satisfaction et leur divertissement personnel.
Merci. Bonne chance.
Marc Zaffran
1er février 1970 »              

Il y a quelque chose de joyeusement ambigu dans cette déclaration. Je pense déjà à la publication, mais je subodore que les textes en question n’ont pas les qualités requises. Et pourtant, je crois qu’ils peuvent se révéler agréables à lire.

La première histoire du cahier rouge s’intitule « Mille ans après ». Ce n’est pas un récit de mon invention mais la « nouvellisation » de « A Thousand Years Later », un récit en six ou sept pages signé Stan Lee et dessiné par Steve Ditko. Après l’avoir lu dans un recueil de comic-books rapporté d’Angleterre, j’avais éprouvé le désir de le récrire. J’avais bien conscience de commettre un acte prohibé (reprendre l’histoire d’un autre), mais ça ne m’a pas arrêté. Il s’agissait, avant tout, de m’entraîner à écrire.
C’est l’histoire d’un jeune chercheur qui découvre un sérum de longévité, le teste sur lui-même et ne vieillit plus. Dans l’histoire de Lee et Ditko, on sait tout de suite ce que le jeune savant vient de découvrir. Dans ma version, l’histoire est découpée en « entrées » datées comme dans un journal, mais écrites à la troisième personne. Je ne commence à révéler le secret d’« Adam Newman » (le savant) qu’à la 4e entrée, ce qui indique mon goût déjà prononcé pour la mise en suspens. Autre subtilité de construction : le « secret » (la découverte du sérum de longévité, la présentation à la communauté scientifique, la décision de le tester sur lui-même) alterne, en « flash-back », avec les scènes qui se déroulent mille ans plus tard : les humains décident d’abandonner la vieille Terre pour aller coloniser d’autres planètes ; l’effet du sérum s’est estompé, Adam s’est remis à vieillir ; il regarde les fusées décoller sans pouvoir se résoudre à partir.

Comme beaucoup d’écrivants en herbe, j’avais du mal à clore mes récits, je craignais de m’essouffler et je me rassurais en les découpant en sections courtes, plus « faciles » à boucler que de longs chapitres : dans ce cas particulier, un « chapitre » par page. Dix-sept ans plus tard, lorsque j’ai entrepris d’écrire mon premier roman, j’ai procédé de la même manière, par l’écriture de chapitres très courts – une manière, en somme, de me donner des objectifs réalistes et d’avancer pas à pas.

Même si je n’ai pas la version finale sous les yeux, je sais que j’ai achevé « Mille ans après » et l’ai recopiée dans un autre cahier. La fin est assez prévisible, mais à l’époque (j’avais treize ou quatorze ans), elle me transportait : Adam Newman décide de rester sur Terre et se résout à y mourir seul. Lorsque le dernier vaisseau s’envole, il découvre qu’une autre personne est restée : une jeune femme qui, bien entendu, se nomme Eve.

Le deuxième texte du cahier s’intitule « Eternalis ». Il n’occupe qu’une page, et cette ébauche est rayée sans pour autant avoir été rendue illisible. C’est l’histoire d’un dieu qui observe les humains sans intervenir… Du moins, jusqu’à la vingt-cinquième ligne, qui est aussi la fin du texte.

La page suivante, pour une fois, porte des indications au verso. Une phrase :

Plan : Guerre atomique. Un homme s’échappe. Il se congèle.  

Suivie par un schéma circulaire comportant les mots « Trajet suivi », « Futur », « Présent », des chiffres (1 à 4) et des flèches en pointillés.

Ce schéma manifeste un intérêt déjà marqué pour le thème du voyage dans le temps. A quinze ans, j’ai déjà lu et je lis encore beaucoup de romans et de nouvelles de science-fiction; j’ai dévoré les épisodes de La Quatrième Dimension/The Twilight Zone que la Radiodiffusion Télévision Française a bien voulu diffuser, et j’écoute religieusement « Le Théâtre de l’Etrange », le dimanche soir sur France 1, la future France Inter.  

Le troisième texte s’intitule « La Terre d’après ». De toute évidence, il ne s’agit pas d’un seul texte, mais de trois (ou quatre ?) amorces.Les trois-paragraphes-plus-une-ligne inscrits sur la page sont eux aussi rayés de plusieurs traits de plume, mais restent tout à fait lisibles. Je ne raye pas parce que je n’aime pas, je raye parce que ce n’est pas ça. Mais je ne détruis pas. Conserver les ébauches, c’est garder la trace des idées et du travail.

Magnus, comme d’habitude, faisait sa culture physique, assis sur un gros bloc de glace, il se concentrait afin d’atteindre la puissance -1. Au bout de quelques secondes, il s’éleva de 4 centimètres au-dessus du sol puis retomba après quelques secondes. Il répéta cet exercice d’auto-télékinésie élémentaire 40 fois, puis resta au repos, dans la position du lotus.

Comme chaque matin, Magnus faisait sa culture psychique. Assis en tailleurs au sommet d’un bloc de glace, il se concentrait. Lorsqu’il eut atteint la puissance +2,9, son corps tout entier s’éleva verticalement à 5 centimètres au-dessus de la surface glacée. Il conserva cette position pendant 6 secondes puis redescendit.
Magnus recommença l’exercice une quarantaine de fois, en demeurant en l’air une seconde de plus chaque fois. Lorsque les 45 secondes furent atteintes, il s’immobilisa définitivement sur son séant et se déconcentra aussi précautionneusement que possible…

Sous lui s’étendait la banquise, froide, blanche, en apparence infinie. Son corps lui disait qu’il faisait – 93° mais Magnus n’était, en tout et pour tout, vêtu que d’un short un tricot fin, à manches courtes. Il était assis sur un bloc de glace cubique un cube de glace de 6 mètres de côté à l’intérieur duquel il vivait. Les murs, les meubles, le lit étaient de glace ; mais il ne savait pas ce qu’était le froid. Il avait conscience des variations de température mais n’en souffrait pas du tout. Sa physiologie était immunisée contre ce genre de tracas… Enfin, entre autres choses !

L’homme était assis en tailleur au sommet d’un iceberg, »

Lorsqu’on m’interroge aujourd’hui, je déclare volontiers m’intéresser moins à la forme qu’à la narration et m’efforcer d’abord de raconter une histoire, avant de travailler le « style ». Or, cette page suggère que très tôt, j’ai travaillé simultanément l’un et l’autre, en toute innocence.

Les quatre pages suivantes du cahier viennent confirmer cette analyse : elles portent plusieurs états successifs du début d’une autre nouvelle, sans titre, dont les deux protagonistes - Dornier, pilote d’un petit avion et… Blind, un médecin aveugle (!) – partent ensemble secourir un blessé dans un territoire rendu inaccessible par une inondation. C’est la première apparition d’un médecin dans un de mes textes, je crois.

Le texte rédigé (et rayé, lui aussi) sur les deux pages qui suivent s’intitule « Western ». Sous un soleil écrasant, un cowboy manchot (!) nommé Hart vient annoncer à une jeune femme aveugle (!) nommée Belinda, que leur ami « Dan » a été assassiné par les hommes d’un bandit nommé Stalver. Hart a décidé d’aller venger Dan, ce qui, bien sûr, inquiète beaucoup Belinda, qui lui fait promettre de revenir et de l’épouser…

Cette note romantique n’est ni fortuite ni anecdotique. Dans un grand nombre de mes récits d’adolescent, le personnage principal est en quête d’amour. Des quatre nouvelles écrites en Amérique, à l’âge de 18 ans, deux sont des récits de SF (la première est une histoire de paradoxe temporel ; la seconde, un conte de Halloween inspiré par un personnage de Peanuts, anticipe de près de dix ans l’argument de E.T. de Spielberg). Les deux autres tournent autour d’une histoire d’amour, l’une réaliste (un adolescent se sacrifie pour sauver son amie enceinte de lui), l’autre fantastique (un poète libère une sylphide de la colonne dans lequel un dieu l’a enfermée). Et à la fin du Cahier rouge, sous les mots « Idées de récits », j’ai écrit :

« Histoire d’un couple qui passe au travers d’une rupture
temporelle »

Dans tous ces textes, je m’efforce, par essais successifs, de mettre au service de fantasmes personnels encore mal identifiés les procédés de narration empruntés à mes lectures de l’époque. Déjà, je sens que pour écrire, il faut non seulement beaucoup lire, mais utiliser ce que d’autres ont fait auparavant. Les musiciens, les dessinateurs, les danseurs en formation ne se forment pas autrement.

Ce mélange d’imitation et d’appropriation, personne ne me l’a soufflé. Je n’y ai pas réfléchi, je m’y suis engagé intuitivement. « It felt right. » Ce n’est pas du plagiat (il ne me viendrait pas à l’idée de faire passer mes imitations pour des idées originales), c’est de l’entraînement. Je teste des formes, mais aussi des genres : le western et le récit d’aventures ne me vont pas, je les abandonne vite. Mes histoires de prédilection sont l’énigme et le paradoxe temporel – autrement dit, les récits-puzzles, les constructions qui mènent le lecteur par le bout du nez jusqu’à une fin inéluctable qu’il n’a pas vue venir. Sur les fiches bleues, je mentionne d’ailleurs clairement mon intention d’écrire un pastiche de Mission : Impossible, dont les scénarios sophistiqués me fascinent déjà. Les mouvements d’horlogerie narratifs me ravissent.

L’histoire suivante élaborée dans le Cahier rouge illustre clairement ce goût. Le titre est rayé mais encore lisible : « Le condamné ». Les différents états, essais, erreurs, débuts et développements occupent vingt pages. Ce sera (sous le titre « Paradoxe  ou  Le condamné ») l’une de mes toutes premières nouvelles achevées – et la première qui ne fut pas inspirée par une lecture préalable. C’est une histoire de voyage dans le temps, ou plutôt de boucle temporelle. C’est aussi une histoire de vengeance : dans une sorte de « convoi de l’espace », un homme apparaît dans l’un des vaisseaux, kidnappe un enfant et s’échappe avec lui dans la navette de secours tandis que le vaisseau explose, tuant le père du garçon. Dans la navette, l’homme raconte à l’enfant leur histoire à tous deux : il est le garçon devenu adulte. Après avoir vengé son père (l’explosion était un sabotage), il a voyagé dans le passé pour se porter secours à lui-même et permettre à la vengeance de s’accomplir.

Il y a quelque chose de sinistre dans cette histoire qui commence par la mort du père, se poursuit par le meurtre vengeur de l’assassin, oncle du héros. (Avais-je déjà lu ou entendu parler de Hamlet à l’époque ?) et finit par la mort d’un adulte transmettant sa mission à une version plus jeune de lui-même. Elle est bourrée d’invraisemblances (Pourquoi le héros ne choisit-il pas de retourner dans le passé pour éviter l’explosion ?) mais la construction du paradoxe temporel tient debout. Une fois encore, elle alterne les points de vue narratifs, pour maintenir le lecteur dans l’expectative. A ce moment-là, le lecteur pour qui j’écris, c’est le lecteur que je suis quand je n’écris pas. Aujourd’hui, j’écris pour d’autres que moi, mais ce « lecteur omniscient » est toujours présent, à l’arrière-plan, lorsque je construis mes romans. Il est exigeant, a horreur de s’ennuyer et n’est jamais aussi heureux que lorsqu’une histoire se lance dans une figure impossible et, contre toute attente, retombe sur ses pieds.

3. Le cahier vert

Dès l’adolescence, j’ai commencé à tenir un journal, écrit à tour de bras des lettres à mes amis et commis deux longs textes autobiographiques. L’un d’eux racontait un voyage scolaire en Angleterre sous la forme d’une épopée ; un autre était une lettre-fiction adressée à l’adolescente américaine dont j’étais tombé amoureux pendant mon année dans le Minnesota. A partir de 1977, après quelques années de pause au début de mes études de médecine, je me suis remis à tenir un journal. Je l’ai fait de manière quasi-ininterrompue, d’abord sur des cahiers puis, de 1995 à 2005, sur ordinateur.

Le Cahier vert est mon premier journal papier. Il couvre une année entière, d’octobre 1970 à octobre 1971. J’ai quinze ans, je me destine déjà à reprendre le flambeau paternel, et à devenir médecin. Je ressens ce « destin » de manière ambivalente car la souffrance des autres m’est difficile à tolérer. Mon père a la carrure d’un dur de cinéma (pensez à Charles Vanel et Edward G. Robinson). Je suis sentimental et rêveur, j’ai peur des confrontations et de la violence. Je me sens démuni. Est-ce que je ferai le poids ?

Les méandres émotionnels du Cahier vert traduisent ces incertitudes, mais j’y exprime autre chose. Aux pages 66 à 69, dans un « texte d’intention » rédigé en écho au « J’accuse » de Zola, je relève les phrases suivantes :

« Je refuse de reconnaître que la force, la haine et la mort sont les seuls moteurs de ce monde.
Je refuse de croire que quiconque est autorisé à juger quiconque.
Je refuse de croire qu’un jour la machine puisse remplacer complètement l’homme.
Je refuse de croire que la Terre va à sa perte.
Je refuse de me laisser faire par quiconque agit gratuitement, au nom d’idées reçues, et sans aucune considération pour l’existence et les droits d’autrui…
Je refuse de croire que l’amour est une chose si compliquée qu’on se l’imagine.
Je refuse d’agir comme un mouton parce que c’est « mieux » et qu’ « il ne faut pas être marge pour ne pas s’attirer d’ennuis. »
Je refuse de me taire. »

Et ça me rappelle que, lorsque je lui ai annoncé la publication de mon premier roman, ma mère m’a demandé, avec quelque inquiétude, s’il s’agissait d’une version personnelle de Vipère au poing. J’ai éclaté de rire. Ce n’était pas un règlement de compte avec ma famille, ça parlait de mon activité médicale.
Une fois rassurée, elle m’a dit qu’elle n’était pas étonnée.
« Tu étais tout le temps plongé dans tes livres ou tes cahiers. Et après tes études, tu as travaillé dans une revue en plus d’exercer la médecine. Alors, mon fils, si tu es devenu écrivain, c’est parce que c’était écrit. »

 *******

(Ce texte a été publié dans le cadre d'un dossier "L'enfance de la littérature", dirigé par Philippe Forest et Stéphane Audeguy, pour le n° 605 (Juin 2013) de la Nouvelle Revue Française.)  



mardi 23 mai 2017

Cinq semaines à San Francisco - Week Three - Summer of Love, Fisherman's Wharf et Cable Car Museum, Exploratorium, Café International, SFCR et une soirée télé

Le premier épisode est ici. 

Le deuxième épisode est ici. 


Mardi 16 mai : Le dimanche, j'avais acheté une entrée au de Young Museum, pour l'exposition "The Summer of Love Experience". J'avais bien fait parce que d'une part ça m'obligeait à y aller ce jour-là (on court toujours le risque, en repoussant les visites à plus tard, de ne pouvoir les faire faute de temps), et d'autre part parce qu'il faisait gris.

Je ne sais pas si je l'ai dit, mais il fait frais à San Francisco, en mai. Le printemps (avril-mai) et l'automne (septembre-octobre) sont les deux meilleures périodes pour visiter, mais il fait rarement plus de 20°C et le soir, la fraîcheur tombe vite. En été, le fog est glaçant. Samuel Clemens, alias Mark Twain, disait que les hivers les plus rudes qu'il avait passés de toute sa vie étaient des étés à San Francisco (il était du coin, il savait de quoi il parlait).

C'était donc le jour idéal pour une visite au musée. Longue visite : 2 heures et demie. Il faut dire que l'exposition sur le Summer of Love est riche, alors qu'elle puise exclusivement dans les collections du musée de Young : affiches, photographies, vidéos, vêtements, oeuvres d'art, réalisations vidéos d'époque (issues du TRIPS festival de 1967). J'avais pris la précaution de me munir de l'audioguide, qui livre des informations précieuses sur une vingtaine de points particuliers, ce qui donne un relief tout à fait bienvenu à l'ensemble de l'exposition.

Je ne vais pas vous raconter le Summer of Love mais après avoir vu cette expo, visionné un documentaire de PBS (la téléradio publique américaine) et vu une autre expo, plus modeste, à a California Historical Society juste avant de rédiger ceci, je peux dire que je comprends mieux désormais de quoi il s'agit. Et que ça tombe bien, puisque dans Franz en Amérique, qui est le livre pour lequel je suis ici, Franz Farkas passe une année "in the Bay Area" en 1971-1972, peu après le fameux été en question. C'est l'époque de la guerre du Vietnam, des Black Panthers, de l'affaire du Watergate et le mouvement hippie est encore frais dans les mémoires, et son influence encore très vibrante.
Quelques photos (il était permis d'en prendre).

(1) Joan Baez et ses soeurs
                                                    (2) Halleluyah la pilule !

(3) Le chapeau que Jerry Garcia (des Grateful Dead) porte sur la couverture de leur premier disque et le "Whole Earth Catalog" (magazine et catalogue de ressources "éco-conscient" de l'époque)

(4) Une feuille ronéotée distribuée par les Diggers (anarchistes pronant le partage gratuit de tout) aux milliers de jeunes gens qui débarquèrent pendant l'été 1967 au carrefour Haight/Ashbury

 (5) Quelques posters psychédéliques imprimés à SF par la seule imprimerie (auto-gérée) qui faisait tous les posters de concerts, rencontres, etc.


Des vêtements (faits main) 


Le poster du "Human Be-In" de janvier 1967, qui mit San Francisco sur la carte pour le reste du monde et attira des adolescents de tous les Etats-Unis dès les vacances de Pâques suivantes et bien sûr pendant l'été...

Il faudrait que j'écrive tout ce que j'ai retenu de cette période charnière de la contre-culture, mais ça me prendrait beaucoup de temps, et j'ai encore des visites à faire à SF. Ce sera pour une prochaine fois. 

Mercredi 17 mai. Après une interview skype (elles sont désormais plus fréquentes en ce qui me concerne que les interviews en tête à tête ou par téléphone) j'ai passé la matinée et une partie de l'après midi dans les "Cable Cars" historiques de San Francisco, et au musée du même nom. 
Les Cable Cars ne sont pas des street cars (qui roulent sur rail et sont électriques) ou des trolleys (bus sur roue qui reçoivent  l'électricité de leurs "antennes") mais des voitures tractées par un câble sous-terrain. C'est elles qu'on voit dans les films comme ici 





 et elles sont conduites à la main par un opérateur (1) qui a besoin d'être très musclé pour manipuler la longue pince (2) qui lui permet de s'accrocher au câble, et de serrer le frein (à pied) qui permet de s'arrêter. 
 (1)
(2)


Les trajets en cable car sont inclus dans le "passe" Clipper mensuel que j'ai acheté en début de séjour, et le Cable Car Museum est gratuit (c'est un musée municipal). C'est aussi le hangar d'où sont mus les câbles d'une longueur insensée qui courent tout au long des circuits. 




La ligne que j'ai prise (la Powell-Hyde) se termine à Fisherman's Wharf, l'un des hauts-lieux (et pièges) touristiques de SF. J'en suis descendu pour visiter les vaisseaux à quai dans le San Francisco Maritime National Historical Park, sur Hyde Street Pier.

L'accès aux vaisseaux coûte 10 $ et on y passe au moins une heure et demie, car deux d'entre eux, "Balclutha" et "Eureka" sont des musées flottants. "Eureka" (1) est le dernier ferry (à aubes) qui transportait des passagers et des véhicules à travers la baie avant la construction du Bay Bridge.




"Balclutha" (2) est un cargo, construit en Ecosse, qui navigua entre 1886 et les années 30 et transporta du successivement du bois, du charbon, du saumon entre San Francisco, l'Australie, l'Europe et l'Alaska.

A la fin de sa carrière, les marins (irlandais ou écossais) voyageaient dans une confortable cabine collective sur le pont. Les hommes chargés de découper le poisson (asiatiques) dans l'entrepont. Leurs cabines étaient très étroites. Ce bateau m'a impressionné parce qu'au moyen d'un aménagement très intelligent de l'entrepont, on en a fait un musée qui raconte les "trois âges" de Balclutha, via des vidéos, des objets et un aménagement évoquant les différentes époques. C'est un musée historique original et très éclairant.





Jeudi 18 mai 
Je suis retourné à "Little Italy", dont j'ai parlé dans mon blog de la semaine 2, pour deux raisons. D'une part, passer du temps au City Lights Bookstore, lieu historique et littératire s'il en est, puisque c'est la librairie/maison d'édition qui publia les "Beatnicks" (Kerouac, Ginsberg, Burroughs, etc.). Elle a été créée par l'un des poètes du groupe, Lawrence Ferlinghetti (aujourd'hui âgé de 98 ans !)








Evidemment, j'aurais voulu tout acheter mais je me suis contenté de deux livres.

J'ai aussi fait un tour à la librairie du "Beat Museum", où j'ai trouvé un exemplaire original en poche (1971) de "The Poets of San Francisco", au prix incroyable de 12 $, que je me suis empressé d'acquérir, à la grande surprise du libraire (je pense que ce prix était une erreur, mais comme le livre était sous plastique et l'étiquette collée dessus, il m'a dit : "C'est un très bon prix, mais c'est le prix indiqué, alors...")

J'ai refait la balade de l'autre jour, suis passé devant le café Vesuvio,

et le café le plus ancien de San Francisco (il date de la ruée vers l'Or, et ça se voit)



avant la montée vers Coit Tower, puis la descente à travers les jardins étagés vers le port),
car ma destination cette fois-ci était l'Exploratorium, un musée extraordinaire, le plus souvent visité par les enfants et les groupes scolaires, mais ouvert en nocturne le jeudi aux adultes.

L'Exploratorium est un musée expérimental, à plusieurs titres : je pense qu'il n'y en a que peu (voire pas) d'autres au monde comme lui car les "oeuvres" exposées sont construites par des volontaires, ingénieurs, techniciens, étudiants. Tout ce qui est là "fonctionne" et on demande aux visiteurs de le faire fonctionner pour expérimenter et découvrir eux-mêmes le monde à travers sa réalité physique et matérielle. C'est difficile à décrire, mais on y apprend comment fonctionnent (pêle-mêle) la gravité, la lumière, la diffraction, l'électromagnétisme, le mouvement des marées, la biologie cellulaire, la physique élémentaire, le frottement, le chaud et le froid, les vibrations audibles et inaudibles, le passage du temps, les bizarreries de nos perceptions ...






Les photos ne peuvent pas rendre justice à cet endroit étonnant, créé par le physicien Frank Oppenheimer (frère du co-concepteur de la bombe A). J'avais eu la chance de le visiter en 1976 et j'en avais gardé un souvenir très intense. Je n'ai pas été déçu par ma nouvelle visite. Il est en effet beaucoup plus vaste que lorsque je l'ai visité en 1976. Il avait ouvert en 1969 (la photo ci-dessous montre Oppenheimer au milieu de la première exposition du musée ; on l'a déménagé sur le site actuel en 2013. Auparavant, il se trouvait au Palace of Fine Arts, dans le quartier de la Marina (plus à l'Ouest, plus près du Golden Gate Bridge).




De haut en bas : autoportrait avec goutte d'eau suspendue, une horloge vidéo (à l'heure !!!) dont les aiguilles sont deux tas d'ordures déplacés par deux figures humaines, un miroir déformant et un extraordinaire hologramme (mais ma photo n'a que deux dimensions...)

En attendant 18 heures (heure d'ouverture de l'Exploratorium), j'ai marché jusqu'au bout d'un quai le long duquel des hommes pêchaient. Il y avait du vent, il faisait bon, on était au calme, et le Pacifique était fidèle à son nom.





Le retour, de nuit.








Vendredi 19 mai 
Lors de mon passage au lycée français, la semaine précédente, l'une des enseignantes qui m'accueillait dans sa classe, Emilie Armataffet, m'a parlé de son colocataire, James, un "vieux de la vieille" de San Francisco. Elle m'a proposé de le rencontrer. J'ai accepté avec joie.
Nous avons pris une bière le soir au Café International, sur "Lower" Haight Street (au coin de Fillmore). C'est à la fois un café et un lieu de réunion et d'expression libre avec un "Open Mike" (micro ouvert) le vendredi soir, de la musique d'autres soirs. Ce vendredi là, on y parlait très fort alors, pour pouvoir bavarder, on est allés souper, Emilie, James et leur troisième colocataire (dont j'oublie le prénom, et je lui demande de me le pardonner) dans un petit restaurant syrien deux rues plus loin, Palmyra. Et on s'est régalés de cuisine méditerranéenne.

James est un grand bavard (dans mon esprit, ça n'est pas un reproche) et il avait des milliers d'anecdotes à raconter aussi bien sûr Oakland (où il a grandi) que sur San Francisco (où il vit depuis des années), mais aussi sur des figures mythiques qui ont vécu dans la région et qu'il a croisées, ou sur lesquelles il connaît un certain nombre d'histoires. L'une des plus marrantes est celle qui lui est arrivée quand il avait douze ans (au milieu des années 70) et qu'il faisait pousser de la marijuana dans le champ voisin. Je vais sûrement la replacer dans le roman.

Samedi 20 mai 
Farinaz Agharabi est francophone et d'origine iranienne. Elle vit à SF avec sa famille depuis de nombreuses années, et elle prenait des photos au cours des deux rencontres au lycée français la semaine dernière. Nous avons sympathisé et elle m'a demandé si j'aimerais venir participer à son émission de radio français, Francofun sur SFCR (la radio communautaire de San Francisco). J'ai accepté avec plaisir et quand je suis arrivé, ses deux garçons et son mari étaient présents dans le studio, actuellement hébergé dans un local provisoire sur Toland Place (dans un quartier industriel).

Lucas  a pour pseudo Dj Panda, il a 7 ans et son émission s'appelle Chop Chop Lollipop. Colin en a dix, son surnom de radio est DJ Flying Japan et son émission s'appelle" Oh Grow Up". (C'est à celle-là que j'ai assisté "de l'intérieur".) 

J'avais envoyé à Farinaz une liste de chansons françaises. Nous n'avons pas tout passé, mais c'était très agréable de parler des chansons que j'écoutais quand j'étais étudiant en médecine. 

Le podcast de l'émission est ICI et la liste est ci-dessous. (* indique les chansons qu'on a pu diffuser). 

Les mots (Mama Béa Tekielski) * 
La craie dans l'encrier (Catherine Lara) *
Résiste (France Gall) 
Le Tourbillon (Jeanne Moreau)  
Les coeurs purs (Jean-Roger Caussimon) * 
Aujourd'hui c'est toi  (Pierre Barouh et Nicole Croisille) 
N'y pense plus tout est bien (Hugues Aufray)
La dernière séance (Eddy Mitchell) *
Samba Saravah (Pierre Barouh) 
A bout de souffle ou Un été ou Cécile ma fille de Claude Nougaro
Le Sud par Nino Ferrer 
La Méduse par Yvan Dautin *
L'amour fou ou Avec le temps par Léo Ferré 
La vie c'est comme une dent (Serge Reggiani, Paroles de Boris Vian) 
Histoire de faussaire (Georges Brassens)  
Un grain de poussière (Jacques Higelin) 
La Javanaise (Serge Gainsbourg) 
Débit de l'eau, débit de lait (Charles Trénet) 
Mathilde (Jacques Brel) 
Qu'as-tu appris à l'école (Graeme Allwright) *


Avant qu'on se quitte, Farinaz m'a proposé de faire une chronique sur SFCR, pour la communauté française. Je peux enregistrer le fichier chez moi et le lui envoyer par WeTransfer ou un service similaire. Ca me tente évidemment beaucoup : j'ai toujours aimé la radio. Je lui ai dit que j'allais y réfléchir. Une chronique santé, peut-être... :-)

Dimanche 21 mai 

Debarati Sanyal, professeur à Berkeley et collègue d'Eglantine Colon (qui m'a reçu pendant ma première semaine à San Francisco), nous a invités à regarder les deux premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks "en direct", sur grand écran (elle reçoit Showtime, la chaîne qui la diffuse). La soirée a très bien commencé, avec un buffet délicieux pris dans le jardin, et puis nous sommes allés nous installer devant l'écran HD. Michael Iarocci, compagnon de Debarati et lui aussi professeur à Berkeley (il enseigne l'espagnol) avait pris la précaution d'enregistrer l'émission sur son magnétoscope numérique, ce qui nous a permis de faire des pauses de temps à autre. Comme Showtime offre des sous-titres en anglais (pour les malentendants) on a pu se rendre compte de deux choses : la nouvelle saison de Twin Peaks est beaucoup plus drôle quand on peut la commenter collectivement (on ne s'en est pas privés) ; les sous-titres accentuent le caractère absurde (mais à mon humble avis, involontaire) de la série. Bref, ce qui aurait pu être une épreuve redoutable (car nous avons tous trouvé ça assez insupportable à regarder) s'est avéré être plutôt drôle, par la grâce de la vision collective et de la technologie de diffusion actuelle.


Pour clore cette semaine par quelque chose de nettement plus drôle, voici une scène d'un de mes films préférés, qui se déroule à San Francisco : "What's Up, Doc ?" de Peter Bogdanovich avec Barbra Streisand et Ryan O'Neal.